La séance du père Sheppard – The Chase
Tara zim boum ! Et oui les petits amis, après des mois de tractations obscures, de réunions sans fin et de conversations sans issue, la Séance du Père Sheppard se tiendra désormais sur les pages du NowatchMag.
Pof, champagne !
Merci Linda. Gardez la pause, j’arrive.
Ha oui, j’ai aussi une assistante, Linda. Elle était là lorsque John (Plissken, mais maintenant je l’appelle John) m’a présenté mon nouveau bureau : vue sur le parc, salle d’eau, minibar et Linda… Mais je m’égare, mon petit Sheppard reprends-toi, ce n’est pas le moment de te laisser aller, il va falloir te montrer digne de la confiance qui t’est donnée.
Champagne, boivais-je donc. Pour fêter l’avènement, le divin enfant, les joueurs de hautbois et les sonneurs de trompettes, j’ai décidé de vous causer d’un film qui, lorsqu’il n’est pas n°1, best of the best ever de la mort, reste néanmoins dans le cercle très fermé (et néanmoins changeant selon l’humeur) de mes 5 films favoris of all times, top of the top, y’a pas mieux, c’est le plus fort.
Sans plus attendre, I give you:
1966, Arthur Penn, avec Marlon Brando, Robert Redford, Jane Fonda, E.G. Marshall, Angie Dickinson et Robert Duvall.
Le pitch : Dans une petite ville du Sud des États-Unis, on apprend que Bubber Reeves (Robert Redford) vient de s’évader du pénitencier où il était enfermé. Cette nouvelle met en émoi les habitants, qui redoutent le retour de l’enfant du pays.
Rien que de vous raconter le pitch, j’ai envie de sauter dans le canapé et de me retaper les 2h10 de stress presque ininterrompu que nous offre The Chase.
Commençons par le scénario de Lillian Hellman, ex-victime du maccarthysme, qui fait ici son retour en force après plus de 10 ans passés aux oubliettes. En adaptant la pièce d’Horton Foote, Hellman y a vu l’occasion de mettre Peyton Place face à l’assassinat de John F. Kennedy, bref de mettre le nez de l’Amérique bien pensante dans le caca.
Pour ceux qui ne connaissent pas, Peyton Place est une série très populaire de l’époque, qui donna naissance au genre que nous appelons aujourd’hui le Soap. Dallas, Dynastie et même Plus belle la vie sont toutes issus de Peyton Place, qui vise à nous narrer les « trépidantes aventures » de ses habitants. Cette série est devenue au fil des ans le symbole de l’Amérique blanche des années soixante, qui fut maintes fois repris et pastiché au cinéma comme dans Back to the Future, Gremlins ou Pleasantville.
Peyton Place décrit une Amérique aseptisée, une Amérique où tout ne va pas forcément pour le mieux mais où les problèmes dépassent rarement la grosse peine de cœur. Inutile de dire que les questions de race, de sexe, de drogue ou même de guerre sont totalement absentes du monde de Peyton Place. Peyton Place est le rêve américain conservé sous une bulle en plexiglas, à l’épreuve du temps et du monde réel.
De l’autre côté, nous avons le mensonge, l’assassinat de l’homme le plus important du pays dont les circonstances restent encore à ce jour mystérieuses. La face de l’Amérique a changée le jour où John F. Kennedy a été tué, et alors que le pays s’enfonçait de plus en plus dans la guerre la plus traumatisante de son histoire, une partie de l’Amérique avait choisi de se voiler la face, de détourner le regard, d’aller vivre à Peyton Place, là où tout va bien et où rien ne bouge, non pas par ignorance, mais par lâcheté. Car c’est bien la lâcheté de l’Amérique qu’Hellman a choisi d’exposer. Cette lâcheté dont elle fut elle-même victime 10 ans auparavant, la lâcheté de ses concitoyens d’avoir laissé un sénateur paranoïaque semer la terreur et la désolation chez des innocents.
La lâcheté, c’est d’abord l’hypocrisie qui transpire dès les premières minutes de The Chase à travers une innocente conversation entre un couple de paisibles retraités et la mère de Bubber. Les non-dits sont tels qu’ils semblent littéralement hurler à la face du spectateur, le projetant directement au cœur d’un malaise qui ne fera que grossir tout au long du film.
Plus la lâcheté suinte et plus la hargne du film se fait visible. The Chase est un film en rogne, c’est une colère qui vise tout le monde, n’épargne personne et tout le monde en prend pour son grade. Même la jeunesse, pourtant si adulée à l’époque, passe pour un ramassis de fils à papa tous plus idiots les uns que les autres, véritable tôlé contre la jeunesse « rock ’n roll ». Même l’homme de couleur, pourtant en pleine marche vers ses droits, choisit de rester le bon petit nègre obéissant plutôt que de l’ouvrir, plutôt que d’hurler. Même la mère qui se détourne de son fils non pas parce qu’elle lui en veut, mais pour ne pas froisser le voisinage.
La lâcheté, la colère puis la folie. La folie des lâches lorsqu’ils sont découverts, la folie des lâches lorsqu’ils sont au pied du mur, et plus encore la folie des lâches en quête de gloire. The Chase est une galerie de pauvres lâches insignifiants, qui profitent d’un événement pour donner du sens à leur pathétique existence. Hellman est en croisade et ça saigne.
Lorsque le grand producteur Sam Spielgel offre à Arthur Penn de réaliser The Chase, il n’en est qu’à son quatrième film et le dernier, Mickey One, a bien failli l’éjecter de manière définitive d’Hollywood. Pour Penn, c’est donc l’occasion de redorer son blason en travaillant sur le nouveau film du producteur du prestigieux Lawrence Of Arabia.
Production Spiegel oblige, on impose beaucoup de chose à Penn, dont celle de tourner en cinémascope, format auquel il est peu habitué. Ne pouvant s’approcher de ses personnages comme il aime le faire, il choisit de faire des plans assez larges et choisit une mise en scène très théâtrale, privilégiant le mouvement des acteurs et le décor. Au final, ce choix témoigne d’une construction très habile et montre à quel point Penn a su se servir avec brio des contraintes du cinémascope. Car si les dialogues distillent un malaise certain, la mise en scène n’a de cesse d’en distiller un peu plus, sans pour autant forcer, et ce par divers petits détails comme celui de ne jamais filmer un acteur seul, sauf pour l’isoler. Ceci pour montrer qu’il n’y a jamais moyen d’être seul dans ce putain de bled, sauf quand on cherche de l’aide.
Si Penn se permet une réalisation « classique » dans un premier temps, c’est uniquement pour pouvoir laisser libre cours à son génie visuel dans la dernière partie du film et ainsi faire basculer son univers dans la folie générale. La scène de la décharge est sans doute l’exemple le plus flagrant de cette folie, ne serait-ce que par l’utilisation de l’éclairage. J’ignore si Coppola s’est inspiré de cette scène pour réaliser le fameux passage du pont dans Apocalypse Now, mais les deux scènes ont cette ambiance de fête foraine malsaine en commun. Comme Coppola, Arthur Penn se sert de lumières « on set », à savoir de lumières dont la source est définies par un élément du décor et non par un projecteur. Dans The Chase, toute la scène est illuminée par des phares de voitures et par des pneus en feu. Ajoutez à cela le rock n’ roll sixties qui sort d’un poste de radio allumé à fond, le scope, la nuit, les cris lointains, et vous comprendrez le rapport (le mieux restant encore de voir le film, ça va de soi). Ainsi, Penn construit toute sa réalisation jusqu’à ce point culminant en sachant que seul le cinémascope et le technicolor sont à même de lui donner le meilleur résultat. C’eût été un autre format, il y a for à parier que Penn aurait su tirer parti de ces contraintes, mais il est rare de voir un réalisateur qui parvient à utiliser un format qu’il connaît peu avec une telle flamboyance.
Autre fait remarquable de The Chase, c’est de réunir un casting de malade mental sans vraiment le faire exprès. Car parmi tous ces noms qui feraient aujourd’hui frémir d’envie n’importe quel réalisateur et spectateur, seul Marlon Brando, EG Marshall et Angie Dickinson étaient réellement connus du grand public. Jane Fonda avait fait quelques films, mais était encore la fille de son papa, Robert Redford n’en était qu’à son second film, quant à Robert Duvall, il n’avait quasiment fait que des seconds rôles à la TV. J’ignore si c’est le fait du scénario, de la réalisation, de l’ambiance difficile du tournage ou bien tout simplement d’un coup du sort, mais tous les acteurs de ce film sont absolument magnifiques dans leur rôle.
Marlon Brando campe un shérif à la frontière entre l’efficacité implacable d’un John Wayne et la nonchalance dévastatrice d’un Clint Eastwood avant l’heure, en plus d’y ajouter une fragilité, une faiblesse qui est quasiment devenu la marque de l’acteur.
Mais ce qui frappe le plus dans The Chase, c’est de voir tous ces jeunes talents littéralement exploser à l’écran. Robert Redford, en pleine maturité alors qu’il n’en est qu’à son deuxième film, possède déjà tous les tics, les regards, les attitudes de jeu qui feront de lui l’un des plus grands acteurs au monde ; Jane Fonda, sur qui l’on trouve déjà cette agressivité dont elle se servira plus tard dans Klute, cette agressivité mâtinée d’indifférence que son personnage utilise pour masquer la peur ; Robert Duvall, en cocu pétrifié par la peur, lui aussi, et où l’on reconnaît déjà le jeu qui fera les beaux jours de si nombreux réalisateurs et cinéphiles. A noter aussi la présence de Paul Williams (Phantom Of The Paradise).
Ceux qui me lisent depuis longtemps savent que j’aime les seconds rôles et que leur personnalité est à mes yeux aussi importante que celles des premiers rôles. The Chase présente une galerie formidable de personnages comme l’on en trouve seulement dans les pièces de Tennessee Williams ou dans les plus grands romans américains, et leur interprétation est sans faille.
Je pourrais continuer à vous vanter les mérites de ce chef d’œuvre, mais il faudrait pour cela que je vous révélasse l’intrigue du film plus avant (si ça, c’est pas d’la tournure de phrase qui s’la raconte !).
Le film fut assez mal accueilli à sa sortie. Sans doute les gens s’attendaient-ils à un nouveau To Kill A Mockingbird (parce qu’aussi tiré d’une pièce d’Horton Foote), et je dois admettre que The Chase fait plutôt office de coup de pied retourné comparé au gentillet film de Robert Mulligan. The Chase fait partie de ces chefs d’œuvres méconnus et mal-aimés, car il vous renvoi une image qui pourrait être une image de vous-même et que vous préfèreriez ne pas voir. The Chase est un film en colère qui n’est pas sans rappeler celle du JFK d’Oliver Stone. C’est un film qui hurle car plus personne n’écoute.
Quant à moi, je devais avoir une quinzaine d’années lorsque j’ai vu ce film pour la première fois et depuis j’ai dû le revoir une bonne vingtaine de fois. Ce film me fait le même effet à chaque fois, et chaque fois que je passe devant, j’ai comme une curieuse envie de le revoir… Serait-ce qu’il s’agisse là de mon film préféré ?
Ce post a été réalisé avec l’aimable collaboration d’Alva Noto et de Ryuichi Sakamoto et les albums UTP et SUMMVS.
“Turn your head back, and keep it there. We gotta do nothing except let white men take care of white men’s troubles. Sit you still, boy.”
The Chase, Arthur Penn, 1966.






8 Commentaires
Et on fait une haie d’honneur pour accueillir le p’tit nouveau.
\o/ WELCOME SHEPPARD! \o/
Bel article comme toujours, cependant Linda est peut-être super balaise en sténo, mais laisser passer un Back to the Futur sans ‘e’, ça mérite une aubade (assistante > assise nonchalamment sur le bureau > porte-jarretelle apparent > aubade > engueulade).
Be seeing you,
Mentine
good job Sheppard !
Quand ça parle de ciné comme tu le fais, ça donne clairement envie. Je prends déja mon ticket pour la prochaine séance.
Heureusement qu’il reste des vieux alcooliques libidineux (confession de Linda, merci a elle) pour nous compter les grandes heures du cinéma!
Je prie pour qu’a notre tour, a l’heure un pommeau de canne poli par le temps remplacera une manette de PS3 dans nos mains ridées, les rejetons de nos rejetons liront nos récits de “Tranformers 3″, “Fast and Furious 5″ ou “Kick Ass” avec le meme plaisir qui nos envahit aujourd’hui.
Merci Pere Sheppard
Amen !
Merci les aminches.
@Mentine, c’est corrigé.
Ouah l’autre, à peine il a sa rubrique, il recycle les expressions de John Plissken !
Sinon félicitations pour la promotion.
Bon ben j’ai qu’une chose à dire: Wouhou \o/
(par contre va falloir s’habiller propre et tomber le tablier maintenant)
Flûte ! (NdA: J’aurai voulu dire autre chose mais le modérateur m’aurait corrigé) Shep, j’ai déjà 250 films à regarder pour la préparation du prochain SplitScreen et toi tu me tentes très très sérieusement à en voir d’autres ! C’est pas chic ça. Tu voudrais pas chroniquer “Treize femmes” d’Archaimbaud, ça m’aiderait