Interview : Eric Valette, réalisateur de La Proie (sortie en DVD/Blu-ray le 17 août)
Dans la mouvance du musclé A bout portant, La Proie, sorti en avril dernier dans nos salles, s’impose en thriller d’action sans fioritures, enchaînant les poursuites et porté par un acteur principal ultra-physique, Albert Dupontel. Même si les défauts du film dérangent un peu plus avec le recul, son impeccable réalisation, magistralement cadrée en scope, vaut à Eric Valette le statut de valeur sûre hexagonale en matière de cinéma qui bouge. Allons même plus loin : le digne héritier, toutes proportions gardées, d’un John McTiernan de la belle époque.
Soyons honnête. J’étais plutôt extatique à la sortie de projection de La Proie, ébloui par une réalisation largement au dessus des standards de notre bien pauvre cinéma français dans le genre. Mais un deuxième, puis un troisième visionnage du film font ressortir quelques lourdeurs, invraisemblances de scénario, voire même bugs d’interprétation (tous les personnages de flics du film sont un peu… mécaniques) qui hélas, parasitent le plaisir primal ressenti en salles. Il n’empêche : La Proie reste une série B haletante qui a de la gueule et une sacrée paire dans le slip. Il faut d’abord saluer la performance sidérante d’un Albert Dupontel : qu’il court à contresens sur une autoroute, saute d’une passerelle sur un train en marche ou se jette du haut d’un immeuble, l’acteur effectue lui-même absolument TOUTES ses cascades et sans CGI (en témoigne le making of figurant sur les bonus du DVD), comme le Bébel d’antan.
Ensuite, alors que le cinéma d’action patauge depuis plus de dix ans dans une culture de l’hystérie visuelle, Valette ne perd jamais de vue l’essentiel : mouvement ne veut pas dire bordel à l’écran. Chez lui, le spectateur “lit” toujours clairement qui fait quoi et où, lorsque le tempo s’emballe. Enfin, on sent un évident amour du réalisateur pour son matériau et les références discrètes glissées ici et là au cinéma qu’il aime – du western au fantastique, en passant par le polar italien seventies à travers la musique et un somptueux générique final. Même si l’on est en droit de considérer son précédent Affaire d’Etat comme plus abouti que La Proie, ce dernier reste un très agréable spectacle visuellement épatant. Eric Valette reste plus que jamais un cinéaste à suivre et l’on attend qu’une chose : qu’il s’épanouisse définitivement dans une oeuvre qui déchire et fasse des millions d’entrées ! Interview du monsieur…
La Proie a-t-il été un film difficile à monter ?
Non pas vraiment. Le projet était d’abord développé chez Pathé mais nous n’avons pas réussi à nous accorder sur un casting. Dés qu’on est passé chez Studio Canal, ça a roulé, ils nous ont vraiment aidé, mais si notre budget est passé de 9 à 8,7 millions d’euros.
Les critiques n’ont pas toujours été tendres avec le film. Comment avez vous vécu cet accueil ?
J’évite de me mortifier avec les mauvaises critiques et j’ai été ravi de l’accueil public. Une enquête conduite par Ecran total nous donnait un énorme taux de satisfaction. On a fait une super première journée et à l’arrivée on termine pas loin de 400000 entrées France : c’est vrai que c’est dommage, d’autant que nous avions une bonne exposition, mais on a beaucoup souffert du temps radieux au moment de la sortie. Pour la première fois, je me suis rendu compte à quel point la météo peut influer sur la fréquentation ! Je reste fataliste et avec les DVD et la VOD, la vie d’un film ne s’arrête pas en salles. La Proie s’est beaucoup vendu à l’étranger, notamment en Asie et il sort en salles aux Etats-Unis, c’est plutôt rare pour un film français. Il va voyager facilement grâce à la simplicité de son histoire. C’est un film de poursuite !
Albert Dupontel dans le rôle principal, c’est un choix artistique ou commercial ?
Un film se monte certainement plus facilement avec Albert Dupontel au générique donc oui, moi aussi je joue ce jeu-là. Mais en plus, il était vraiment le seul à pouvoir jouer ce rôle à merveille. Je regrette comme vous que le cinéma français ne laisse pas un peu plus de place aux comédiens « pas bankable », mais je veux aussi que mes films soient financés, donc je joue cette carte. Je ne cautionne pas ce système, d’autant qu’il était viable dans les années 70 mais maintenant, il ne rassure personne d’autre que les financiers. Il est loin le temps où des Belmondo, Delon ou Deneuve assuraient à eux seuls le succès d’un film. Regardez un Cinéman, qui avait tout pour cartonner…
Pourquoi avoir choisi de tourner en scope ?
J’ai toujours eu envie de privilégier ce format, j’identifie toujours le scope au cinéma et c’est format d’autant plus logique pour moi que presque tout le monde est équipé d’écrans 16/9 aujourd’hui. Faute de moyens, je ne pouvais pas le faire sur Maléfique : on était en super 16 et, de plus, le décor de la cellule ne s’y prêtait pas. Pour La Proie, le choix du scope est encore plus légitimé, parce que c’est un film de lieu, le décor importe beaucoup.
Ce qui marque dans La Proie, c’est la lisibilité de ses scènes d’action, à l’opposé du surdécoupage et de l’abus de caméra à l’épaule hystérique qui caractérise les films post-Jason Bourne. C’est un choix délibéré ?
Ce n’est pas une règle absolue mais je vise en effet à une certaine stabilité de la caméra via le choix de focales, même si, sur certains plans, je peux choisir une caméra portée chaotique. Ensuite, au montage, c’est aussi un choix. Je tiens à ce que le spectateur ait une impression de fluidité dans l’enchaînement des plans. J’ai moi-même souffert du bombardement sensoriel de certains films, très fatiguants à regarder. Je considère ce style comme une démission de la réalisation, au profit d’une sensorialité immédiate.
Paul Greengrass et Michael Bay sont-ils selon vous les grands responsables de ce style typique des années 2000 ?
Michael Bay surtout, mais plus encore tous les suiveurs qui ont fait vraiment n’importe quoi, sans se soucier au montage de qui regarde quoi dans quelle direction. Tous ces films seront très vite datés. Le Casino Royale de Campbell était super bien fait, alors que Quantum of Solace est irregardable de ce point de vue. Mes références en matière d’action restent McTiernan, Verhoeven et les cinéastes asiatiques – Ringo Lam, Dante Lam, Park Chan-Wook, Johnny To. Récemment j’ai particulièrement apprécié dans le genre The Man from nowhere, de Jeong-beom Lee.
Quelle est votre implication sur le DVD de La Proie ?
J’ai insisté pour qu’il y ait un making of brut, sans interviews posées façon promo, en tant que spectateur c’est ce que j’abhorre. Je n’aime pas faire de commentaire audio, je les trouve en général plutôt inintéressants et le film se suffit à lui-même. Sauf quinze ans plus tard avec du recul, là pourquoi pas. Le commentaire audio que Friedkin a enregistré sur le DVD de To Live and die in L.A était passionnant. Je ne vois pas non plus l’intérêt de rajouter des scènes coupées. A priori, si elles sont coupées c’est que je n’en voulais pas.
Votre prochain projet au cinéma ?
Je suis censé tourner cet hiver dans le Sud-Ouest, sous réserve de trouver le financement et le casting, un petit film adapté du roman Le Serpent aux mille coupures, de DOA, un auteur qui écrit sous pseudo. C’est un polar rural qui se passe autour d’une exploitation agricole, quelque part entre Canicule, Les chiens de paille et Un faux mouvement !
Et vous venez de tourner quatre épisodes de la saison 2 de Braquo pour Canal +…
Oui, c’est amusant de rentrer dans les baskets d’un projet qui ne m’appartient pas, d’essayer humblement de faire son boulot tout en ajoutant une petite touche. Le ton sera très différent de la saison 1, qui avait été écrite à plusieurs mains. Là, c’est Abdel Raouf Dafri l’unique scénariste, donc l’ensemble devrait être plus cohérent, il a de plus un côté très cinglant dans son écriture. L’autre nouveauté, c’est que l’intrigue bascule peu plus vers le thriller politique, avec un arc impliquant la DCRI, les services secrets, un trafic d’armes… J’ai réalisé les épisodes cinq à huit, avec douze jours de tournage par épisode.
LA PROIE, de Eric Valette. Sortie DVD/Blu-ray e 17 août (StudioCanal).
MOTS CLÉS: Albert Dupontel, Eric Valette, La Proie


2 Commentaires
Je viens de regarder cet excellent film.
Je n’ai pas vu le temps passé. Tout est fluide et bien filmé.
C’est intéressant de lire cette interview et de comprendre un peu mieux ce réalisateur.
La comparaison avec “A bout portant” est obligatoire même si je trouve ce film a beaucoup + de volume dans son intrigue.
Le réalisateur a raison en disant que les scènes en caméra-épaule tournées dans la pénombre sont des techniques de facilité pour laisser fonctionner l’imagination du spectateur sans aucune créativité.
J’ai trouvé la partie en prison un peu longue mais nécessaire pour comprendre la mentalité de Dupontel.
Pour ma part, j’ai trouvé 2 défauts à ce film.
L’interprétation de Sergi Lopez avec cet accent insupportable. Je n’ai compris que la moitié de ses répliques. En + de l’enquête qui ressemble à un puzzle très bien ficelé, les interventions de Sergi Lopez étaient un jeu de phrases à trous.
Deuxième chose qui m’a dérangé: la scène de fin tournée en nuit américaine.
Je ne sais pas si cela est volontaire ou si il s’agit d’un problème de réglage de caméra, … (je suis pas technicien), mais on voit clairement que cela est tourné de jour. On s’attend à voir passer des oiseaux dans le ciel et qu’Alice Taglioni sorte ces lunettes de soleil.
Je ne me souviens pas d’avoir une nuit américain aussi flagrante.
Conclusion: un bon petit film français à regarder un soir pour reposer son cerveau (quoique). Il faut se laisser emporter par l’histoire et par l’interprétation excellent des acteurs.
Ce type de film est rare en France donc profitons-en !
Film très réussi!
Mais, en effet, Sergie Lopez est totalement compréhensible.
perso, je l’aurais fait se redoubler en post prod.
Une exigence sur le plateau (ou au casting)aurait été salutaire.
C’est d’autant plus risible que le personnage se fait passer, a un moment, pour un enquêteur au téléphone, avec son accent, impossible a lui de se faire passer pour un flic du coin, on n’y crois pas.
la scène est importante en matière d’info pour faire avancer l’intrigue, mais c’est typiquement un truc qui marche sur le papier, mais ils n’y ont pas pensé au moment du casting..!
Quand a Dupontel, son implication (comme celle de Taglioni) n’est pas a remettre en cause, mais il fait parfois du jeu cartoon en courant de manière exagéré. (Gilles Lelouche y était plus crédible)
par contre, l’acteur qui joue le psychopathe est plutôt marrant a voir.
mais c’est vrai que dans l’ensemble, les répliques sont parfois inaudible.
c’est un problème récurent avec les acteurs actuels.
(a moins que cela soit la prise son et le mix)
mais on prend comme référence Kaamelott, par exemple, ou les acteur sont clair comme de l’eau de roche, tout en restant fluide et naturel.
Et tout cas, le ciné français de divertissement doit continuer a se battre pour survivre au milieu des comédie chorales et des drames sociaux… c’est pas gagné!