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La séance du Père Sheppard – DARK PASSAGE

Me baladant dans les couloirs du forum pas plus tard qu’il n’y a pas longtemps, je surpris les échos de la conversation suivante :

-         J’espère que Sheppard voudra bientôt nous faire une nouvelle séance, parce que la dernière sur “Billion Dollar Brain” date d’il y a trois mois déjà et ça commence à faire long : ça nous manque, hein?!…
-         Oh que oui…

Soudain je sentis en moi cette fibre dont sont fait les héros lorsque le devoir les appelle. Oui, il est temps pour Sheppardoustra de sortir du silence afin d’éclairer le monde par son immense bonté et sa sagesse infinie.

Ce soir… Avez-vous remarquez que j’emploie toujours le soir pour faire une séance alors que ça se trouve, escroc comme je suis, je l’écris par un beau matin ensoleillé ? Mais le soir sied mieux au cinéma d’antan. J’ignore si c’est par la double influence de Patrick Brion et d’Eddy Mitchell, mais « le film de ce soir » sonne carrément mieux que « le film de ce matin ».

Mais trêve de diversion, le sujet qui m’amène ce soir donc, m’a été soufflé par le matage récent de l’énième rejeton de la mode du found-footage qui ne semble pas vouloir s’éteindre. Pourtant, même si le rejeton en question (Chronicle) était nettement plus réussis que les autres membres de la progéniture, cette mode a néanmoins une fâcheuse tendance à tourner en rond et donc, elle ne devrait normalement pas tarder à se cogner sur elle-même. D’autant que lorsque je vous aurais présenté le film de ce soir, vous serez en droit de vous demandez pourquoi les réalisateurs d’aujourd’hui se casse la nénette à justifier leur première personne alors Delmer Daves s’en contrebalance et de fait trouve la meilleure des solutions pour tous les « found-foutage » du monde.

Sans plus attendre, I give you :

1947, Delmer Daves, avec Humphrey Bogart, Lauren Bacall et Agnes Morehead.
Vincent Parry, condamné à perpétuité pour le meurtre de sa femme, s’évade de prison.

Je ne vous en dis pas plus !

Dark Passage (Les passagers de la nuit) est le 3ème film du couple Bogart/Bacall, déjà sacralisé par To Have And Have Not (Le port de l’angoisse, 1944) et The Big Sleep (Le grand sommeil, 1946), et en passe de canonisation définitive avec Key Largo (1948). Chacun des films réunissant le couple a cette particularité d’être unique. A une époque où l’on aimait, sans plus qu’aujourd’hui sans doute, exploiter un filon jusqu’à la moelle, aucun des films du couple ne ressemble au précédent, et le suivant sera encore différent. Mais ces films marquent aussi des jalons particulier dans l’histoire du cinéma (ouais carrément !). Que ce soit avec le dynamisme de Howard Hawks ou la précision de John Huston, ces films sont restés uniques dans leur genre car ils ont tous bénéficié d’une vision hors du commun pour l’époque. Dark Passage ne fait pas défaut à cette réputation et sa particularité tient dans le fait que son premier tiers est entièrement filmé en vue subjective. Et là, vous vous dites « hin hin, c’est donc ça le rapport avec l’introoooo »… Et ben ouais !

Ce n’est pas la première fois qu’un réalisateur utilise cette technique. Inaugurée par Abel Gance en 1927 pour Napoléon, la vue subjective fut reprise par Rouben Mamoulian pour l’ouverture de son Dr Jekyll & Mr Hyde (1931), puis par Robert Montgomery dans Lady In The Lake (1946). Mais il s’agissait souvent d’un effet de style, souvent maladroit d’ailleurs et ne donnant que rarement l’effet escompté. Avec Dark Passage, Delmer Daves devient le réel premier artisan de la vue subjective telle que nous la connaissons aujourd’hui, en ce sens qu’il incorpore totalement la vue subjective à son histoire. On peut même dire que tout le scénario est développé autour de cet effet. Vous le découvrirez assez tôt, alors autant ne pas spoiler, mais ce simple effort de justification permet au réalisateur non seulement d’utiliser Humphrey Bogart sans que celui-ci soit à l’image, mais aussi de diviser son film en 2 parties distincts dont la logique cinématographique fait totalement sens.

L’un des principaux problèmes des essais antérieurs venait du fait que les caméras de l’époque étaient loin d’avoir la fluidité des caméras d’aujourd’hui, sans parler de celle inhérente au regard à la première personne. Pour palier à cette lourdeur, Daves créé un jeu de mouvement quasi perpétuel entre la caméra et les acteurs. Il coupe le lien classique qui unit les deux entités, afin de leur donner toute la liberté de mouvement qu’il désire. Ainsi, plutôt que de suivre l’acteur, la caméra se focalise sur une partie du décor ou un objet. Il déconnecte volontairement la caméra de l’action et de même libère l’acteur de la caméra. Ce dernier peut donc sortir du champ, le traverser d’un bout à l’autre, faire comme bon lui semble. Mais cette liberté de mouvement suppose que l’on créer un autre lien, afin que le tout ne sombre pas dans l’anarchie la plus totale. Cet autre lien, Daves l’obtient avec le regard. Pas le regard unilatéral, mais le regard partagé de la caméra vers l’acteur et surtout de l’acteur vers la caméra. C’est ce lien du regard conjugué avec la liberté de mouvement qui va donner cette impression de voir à travers les yeux d’une personne.

Bien sûr, lorsque je parle de liberté, c’est n’est qu’une impression, car en réalité, nous avons à faire à une chorégraphie ultra pointilleuse où chaque mouvement doit être effectué avec précision et où chaque regard doit être méticuleusement calculé. Evidemment, comme dans tout travail bien fait, la sueur disparaît pour ne laisser que la magie. Et cette magie fonctionne dès les premiers plans. La connexion entre le spectateur et Vincent Parry s’opère sans difficulté. Du coup, Delmer  Daves ne recule devant rien. Il tente tout, du plan en extérieur, au plan hyper rapproché, comme si lui-même avait été subjugué par les premiers résultats de son expérience et qu’il avait décidé de pousser encore plus loin les tests, afin d’obtenir encore plus d’interactivité. Car finalement, on sent bien qu’au delà du défie technique, la réelle motivation du réalisateur est d’incorporer le spectateur à l’histoire, et d’une certaine mesure, Dark Passage est peut-être l’un des films les plus novateurs du 20ème siècle.

Malheureusement, le public de 1947 n’était pas prêt pour l’expérience de la vue subjective et le public bouda le film à sa sortie, faisant de Dark Passage le seul échec commerciale du couple Bogart/Bacall. Pourtant, même si la deuxième moitié du film est un cran en dessous de la première, l’expérience tentée par Delmer Daves reste l’une des plus concluantes et des réussie du genre et il serait grand temps que Dark Passage soit redécouvert à sa juste valeur, à savoir un film quasi expérimental d’un pionnier qui savait qu’un jour la vue subjective allait faire des émules.

Michael Giacchino a participé à l’élaboration de cette séance avec le décevant John Carter (le film, pas la BO)

 

“You know, it’s wonderful when guys like you lose out.
Makes guys like me think maybe we got a chance in this world.”
Dark Passage, 1947, Delmer Daves

MOTS CLÉS:

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2 Commentaires

  1. jerome dit :

    Merci Sheppard

    Jamais vu encore. Je l’ajoute à la longue liste de films à voir

    @++

  2. faraksen dit :

    Comme d’hab c’est toujours un plaisir de te lire sheppard et excellent choix de film.

    Rien à ajouter, dans la liste des films utilisant la caméra en vue subjective Dark Passage se démarque par son l’utilisation intelligente de cette intelligence et toujours au service du récit.

    La différence avec Lady In The Lake (entièrement filmée en vue subjective) réside dans le fait que la caméra en vue subjective (le point de vue du détective) est employée, non pas pour nous mettre à ma la place de celui-ci, mais simplement pour nous faire voir ce qu’il voit, la différence est subtile mais importante.

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