La séance du Père Sheppard : The Children of the Damned
Hmm hmm hmm… 1, 2, 1, 2 [Larsen]… Mesd… Hmm, 1, 2, [Laaaaarsen]… Mesdames, messieurs, mes chers collègues, honorables membres du Forum, si je viens vers vous ce soir, c’est pour réparer une injustice. C’est pour sortir un film qui a trop longtemps vécu dans l’ombre de son prédécesseur, et qui, même s’il lui est inférieur, s’est vu trop souvent refuser la place qui lui revient en tant qu’œuvre pleinement indépendante et bougrement novatrice. Je suis venu rendre justice pour ce long métrage méconnu qui fut pourtant piétiné et pillé dans l’ignorance la plus absolue pendant près d’un demi siècle. Je tairais le nom du vil anime qui m’a conduit à pousser ce cri de révolte tant son plagiat est détestable et grotesque (je me souviens même que j’ai dit « OH ! », tout fort comme les majuscules). Du reste, l’odieux voleur se reconnaîtra lorsque, sous ses yeux remplis de peur, j’annoncerai :
1964, d’Anton Leader, avec Ian Hendry, Alan Badel et Barbara Ferris.
Exhibit 1 – Le pitch : Des scientifiques découvrent six enfants dotés chacun d’une intelligence hors du commun.
Présenté comme la suite du génialissime Village of the Damned, Children of the Damned est plus une variation sur le thème des enfants « démoniaques », qu’une véritable suite. A ce titre, la provenance desdits enfants est radicalement différente. Si dans le premier la progéniture maudite est l’œuvre d’une race extra-terrestre, celle du second est le résultat d’une mutation, même d’une évolution. De même, autant le caractère maléfique des enfants du premier ne fait aucun doute, autant il est nettement moins évident dans le second. C’est finalement plus l’impossibilité pour le monde de coexister avec un tel phénomène qui constitue la réelle menace du film, qu’une quelconque promesse d’invasion d’extra-terrestres crypto fascistes. Si certains commencent à pointer du doigt Akira ou encore les X-Men, ils n’auront pas torts. L’argumentaire exposé dans Children of the Damned est à peu près le même et les questions que le film aborde sur l’évolution de l’humanité ont une résonance très familière pour quiconque aura suivit l’évolution des super-héros.
Bien sûr, il faut remettre tout cela dans son contexte. Ne vous attendez pas à voir des explosions à tout va. On est en 1964 et c’est une production anglaise relativement fauchée. C’est une série B comme on en faisait des tas à l’époque et certaines scènes ont terriblement mal vieillit. Malgré tout, le scénariste John Briley profite de chaque petit moment « non contractuel » pour évoquer avec froideur et cynisme un monde rongé par la Guerre Froide. Certaines scènes, dont une où l’ambassadeur d’Inde commandite sans remords l’assassinat pur et simple des gamins devant un portrait de Ghandi accroché au mur, font irrémédiablement penser au magnifique Dr Strangelove de Kubrick, et ce n’est peut-être pas un hasard si les deux films sortent le même jour aux USA. Il y avait-il chez les anglais une prise de conscience que le monde courait à sa perte que d’autres nations n’avaient pas encore ? Peut-être, mais c’est encore plus fou d’imaginer que si d’un côté Stanley Kubrick signait le film définitif sur la Bombe, au même moment, John Briley imaginait une apocalypse sur fond d’évolution et de mutation. Ce ne sera d’ailleurs pas sa seule incursion dans le monde des mutants aux pouvoirs paranormaux, puisqu’il écrira en 1978 le scénario de The Medusa Touch, de Jack Gold, avec Richard Burton et Lino Ventura.
Issue de la TV américaine, le réalisateur Anton Leader tire le meilleur parti de ses faibles moyens, car même si sa mise en scène peut parfois paraître « télévisuelle », il parvient néanmoins à insuffler une ambiance à son film curieusement moderne puisqu’elle n’est pas sans rappeler le Prince of Darkness du Big John. Comme Carpenter, Leader filme le vide de la grande ville, les instants où il n’y a personne et où les bâtiments paraissent comme autant de vestiges d’une civilisation disparue au milieu desquels les protagonistes tentent de survivre et de rester humain malgré tout. Une sorte de réalisme gothique dont le summum est cette église abandonnée, dernier refuge des enfants indésirables, autre écho du film de Carpenter, qui donne à Children of the Damned des allures quasi Christique. La résignation même des enfants face au déluge de violence et de peur que déversent les « adultes », montre à quel point ce film est nettement plus malin qu’il en a l’air.
Loin d’être un chef d’œuvre, Children of the Damned constitue tout de même une belle surprise de par son sujet et surtout par la résonance étonnante qu’il procure avec des œuvres contemporaines. Je peux désormais terminer cette séance avec le sens du devoir accompli.
Cette séance a été écrite sous la double influence de Matteo Zingales avec The Hunter, et de Hoashi Keigo avec Suzumiya Haruhi no Shōshitsu (The Disappearance of Haruhi Suzumiya).
« Why are we here? For the same reason you are here. »
Children of the Damned, Anton Leader, 1964






2 Commentaires
Je connaissais pas celui la, par contre le village je le regardais étant gamin a chaque fois que j’allais en vacance chez ma grand mère, elle l’avait en cassette, ainsi que “la colline a des yeux”, et pour tant je suis presque un adulte normal
En tout cas je confirme que bien que méconnus il mérite le visionnage.
Un classique :=) Ca me donne envie de le revoir